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Cronicas de ruedo #3 – René, mémoire de l’aficion cérétane

Persuadée qu’il y a quelque chose à écrire sur le monde tauromachique qui n’appartiendrait pas à l’éternel débat du « pour ou contre », je commence à récolter de la matière. Mon premier objectif est de mieux comprendre ce qu’est l’aficion. Où plutôt les aficions : car, depuis que les langues se délient, je me rends compte qu’il n’y a pas une seule manière d’aimer la tauromachie. Chacun avec son histoire et ses références la vit à sa manière. Me voici donc lancée dans une série d’interviews qui me permettra peut-être de mieux comprendre mon propre rapport au sujet. Et parce que le rapport à l’animal est quelque chose qui touche à l’intime, je décide de m’éloigner de l’espace de représentation qu’est l’arène et de rencontrer les aficionados chez eux, entourés de leurs objets et souvenirs. Ma quête m’envoie d’abord chez René Borrat. 


Chez René

Dans ma tête, René a quelque chose d’immortel. Depuis que je suis toute petite, je le vois assis sur un banc devant la mairie de Céret, à refaire le monde avec ses amis. Sans âge, immuable. Et pendant deux chaudes journées de juillet, il refait toujours le monde, mais au arènes, cette fois-ci : tout en bas de l’escalier B ou une bière à la main, il commente en vrai expert, René, avec son accent catalan, sa bière, sa canne et son béret.


Ce samedi matin de novembre, il m’accueille assis devant sa porte d’entrée et m’invite à entrer, tout en me comptant les nouvelles que lui livre le journal du jour. Chez René, tout raconte une histoire : depuis le portait de sa défunte femme, jeune et belle, fière sur sa mobylette, jusqu’au serre livre en forme de taureau, qui se campe, d’un air de défi, face à la Bible. La fenêtre devant laquelle nous nous installons déploie une lumière diffuse, celle d’un jour d’hiver brumeux et blanc. René est triste. Il a perdu sa femme il y a quelques mois. Cette lumière va particulièrement bien à son humeur.

Cette interview est la première d’une longue série. Je ne sais pas trop ce que je cherche et je n’ai aucune idée de la manière dont il faut que je la mène. Je décide donc le laisser parler. Il a des choses à raconter, René, du haut de ses 92 ans. Et au cas où elle l’abandonne, il a consigné toute sa mémoire taurine dans un cahier d’écolier. Un grand cahier bleu où, d’une écriture soignée, il a consigné les compte-rendus de plus de 200 ans de corridas cérétanes. De toutes celles qu’il a vues, c’est la toute première qui m’intéresse. Je lui demande de me la raconter :



René est une sacrée mémoire de l’histoire locale : Il m’apprend qu’il a été tonnelier de métier. Sa passion de la corrida l’a aussi fait critique taurin, écrivain, journaliste, photographe, conférencier spécialiste de tauromachie et de Céret. Je reçois de lui des éléments de cette histoire commune : 



L'aficion nostalgique

René est fier de tout ce qu’il a su patiemment accumuler au fil des ans. Il me parle de ces photographies qu’il a entassées par centaines, par milliers, dans son ancien bureau. Il me dit qu’elles ne sont pas légendées. Et que quand il disparaîtra, il espère avoir eu le temps d’écrire qui sont tous les gens qui figurent dessus. Pour la postérité, parce que René croit à l’héritage. Tout de même, ce n’est pas pour rien qu’il a fait tout ce travail.


Mais j’attends surtout de lui qu’il me parle de son propre rapport à la corrida. Il a du mal à parler de l’intime, René. Je sens qu’il s’accroche à ce cahier comme à sa propre mémoire. Parfois, au beau milieu d’une phrase, il s’arrête, baisse les yeux et recommence à lire, en suivant les lignes de son doigt. Alors je le laisse faire et il raconte : Là, c’est la plus grande corrida. D’ailleurs, je l’ai écrite sur mon livre “Des chemins sans retour”.


Ce que René vient de confier à mon dictaphone est précieux. Cette corrida est consignée dans plusieurs livres sur le sujet. Je la retrouve dans l’ouvrage « Histoire de la tauromachie à Céret » de Claude Sabathié.


Mais René y était, lui. Et de sa voix tremblante et fatiguée, il m’entraine dans une époque où la corrida a représenté un exutoire pour tous ceux qui ont vécu les horreurs de la guerre. Une époque où le rapport à la mort et à l’animal étaient bien différents. Comme si la longue période de paix que les générations suivantes ont connu rendait la proximité de la mort encore plus insupportable. “La première corrida que j’ai vue avec mon grand-père, c’est des gens qui sortaient de la guerre de 14. Mon grand-père sortait de Verdun, du chemin des dames. Ses copains aussi. Le sang ne leur faisait pas peur.”


Quand je lui demande pourquoi lui, il aime la corrida, la réponse a du mal à venir. Il réfléchit longtemps et finit par m’offrir un simple “je ne sais pas l’expliquer”. Au fil de la conversation, je retrouve pourtant cette constante, qui semble être l’apanage de tous les aficionados “toristos” : une vive émotion face au spectacle et un amour immodéré pour le toro de combat. “Je n’ai jamais vu une corrida qui ne me plaisait pas, parce que j’ai toujours trouvé un toro qui était captivant » me confie-t-il.


Quand on évoque l’avenir, René est catégorique. La corrida va mourir seule au monde. “Les jeunes d’aujourd’hui ont beaucoup de cordes à leur arc : tennis, foot, rugby… en Espagne, le football a dragué toute la jeunesse. Les jeunes ne vont plus aux arènes. C’est cher.”


L'aficion nostalgique

Il faut dire que René a connu une époque où chaque village avait ses arènes. Aujourd’hui, les spectacles taurins sont plus concentrés, dans des villes qui ont milité pour leur survie et ce sont désormais autant les bodegas qui attirent le touriste que les meilleures places de l’arène. Malgré tout, René est convaincu que ce sont les jeunes générations qui tiennent dans leur main l’avenir de cette pratique. “Ce sont eux qui font la fête. S’il n’y avait pas l’ADAC et sa relève, la corrida n’existerait d’ailleurs peut-être plus depuis longtemps à Céret.”


René ne verra pas la mort de la corrida. Il nous a quittés il y a 1 mois, alors même que je posais les premières lignes de cet article que j’avais promis de soumettre à sa lecture. Le jour de son enterrement, son cercueil a été emmené dans les arènes de Céret, pour une vuelta* finale. Il est parti avec sa mémoire et en laissant derrière lui une vie entière de photographies non légendées.


Merci René.


* Dans le vocabulaire tauromachique, la vuelta est le tour de piste qu'accomplit le torero sous les applaudissements du public. Dans les arènes de Céret, la vuelta est accordée aux toros bravos.


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Chez René, tout raconte une histoire. La sienne, mais aussi celle de son aficion. Jusqu’au serre livre en forme de taureau, qui se campe, d’un air de défi, face à la Bible © Marielle Rossignol
Il a des choses à raconter, René, du haut de ses 92 ans. Et au cas où elle l’abandonne, il a consigné toute sa mémoire taurine dans un cahier d’écolier © Marielle Rossignol