François : aficion et collection

D’abord placeur, puis garçon d’arène, François est rentré à l’ADAC en 2007. Aujourd’hui, il en est le président et le porte-voix.

Chez François

François m’accueille sous une pluie battante de printemps, dans son pavillon neuf à l’extérieur de Céret. Il m’offre un thé et discute de choses et d’autres, dans son salon moderne : carrelage gris, murs blancs en placo sur lesquels s’affichent des dizaines de peintures. Il me dit qu’il aime chiner. François est un amoureux d’art. Surtout de l’art moderne. Le même qu’ont incarné Picasso et ses coupelles tauromachiques*. Il y a peu d’objets, dans son salon, qui évoquent son aficion. Dans cette pièce immaculée, nous sommes loin du salon-salle-à-manger encombré d’objets de René.

Nous terminons notre thé puis passons dans “le bureau”. Le contraste avec le salon me frappe. La petite pièce dans laquelle nous nous trouvons est un véritable autel, un temple dédié à la gloire de la tauromachie. François y entasse méticuleusement et dans un ordre impressionnant des centaines d’objets dont chacun a une histoire. Sur un mur, une bibliothèque regroupant un bon nombre d’ouvrages taurins. Sur l’autre, des esquisses, dessins…

Nous voici dans un autel, un temple dédié à la tauromachie.
© Marielle Rossignol

Même la table vient de l’arène. Massive, imposante, elle est fabriquée à partir d’un burladero** qui a visiblement bien servi. Sous le verre qui le protège, on distingue les trous laissés par des cornes et des traces de sang séché. François me raconte le moment où, plusieurs années auparavant, il a demandé à mon père s’il pouvait garder ce burladero. La scène me revient brusquement. J’étais en train de le décrocher de son support quand il est venu poser la question. Je me souviens m’être demandé ce qu’il pourrait bien en faire. Ce burladero est devenu une table de bureau, avec un plateau témoin de la passion qui rythme sa vie. Une table réalisée par feu mon grand-père, ébéniste du village.

Mais ses objets les plus précieux, ce sont ces carnets noircis jusque dans les marges dans lesquels il note tout : des qualités des toros, observées à l’occasion de ses nombreux voyages au campo jusqu’à leur comportement dans l’arène.

Mais ses objets les plus précieux, ce sont ces carnets noircis
jusque dans les marges dans lesquels il note tout.
© Marielle Rossignol

« J’ai tendance à me passionner un peu trop »

Je demande à françois de me raconter « comment c’est arrivé ». Il me raconte qu’il est tombé dans le monde tauromachique très jeune. À 8 ans. Comme beaucoup d’autres passionnés. Comme moi, aussi. Alors que s’est-il passé chez lui qui ne s’est pas déclenché chez moi ?

François – Première corrida

Jusqu’ici, je n’arrive pas encore à cerner l’élément déclencheur. Il est souvent très difficile à expliquer pour les personnes avec lesquelles je m’entretiens. François, lui, se voit comme un passionné. Et tout, autour de lui, le décrit effectivement comme une personne précise, méticuleuse, capable d’engager beaucoup d’énergie dans une passion, tout en ne laissant rien déborder. Il collectionne, François. Il empile sans que rien ne dépasse, il encadre et aligne sur les murs.

Il collectionne, François. Il empile sans que rien ne dépasse, il encadre et aligne sur les murs
© Marielle Rossignol
François – Naissance de l’aficion

François me raconte avec une pointe de nostalgie l’adolescence et un monde dans lequel la tauromachie faisait partie de l’ordre des choses et s’invitait même en cours de français.

En me racontant cette période de sa vie, il me rappelle que c’est dans ce contexte que la plupart de mes interviewés ont grandi : une époque où la tauromachie n’était certainement pas aussi indéfendable qu’aujourd’hui.

« La mort est un élément de l’existence »

Le spectacle tauromachique semble raviver chez lui des sensations qui remontent à l’enfance. Il me parle de bruits, d’odeurs et d’art. Pour lui, l’aficion et l’artistique sont deux notions parfaitement imbriquées.

Et de l’art, on finit par glisser vers la philosophie. Parce que François intellectualise la corrida : il me parle de spectacle vivant et de rapport à la mort.

François – Le dernier spectacle vivant

Elle m’interpelle cette notion de “spectacle vivant”. Car c’est justement le réalisme de la corrida qui m’amène là aujourd’hui. Donner à ressentir des émotions réelles à travers une « mise en scène » n’est pas tout à fait le crédo de la tauromachie : si le spectacle y est scénographié et ritualisé à outrance, la mort, elle, est montrée sans fard.

J’entends souvent les aficionados dire que, sans mise à mort, la corrida n’existerait plus; qu’elle serait une coquille vide; une mise en scène qui ne mène nulle part. Dans Histoire de la tauromachie à Céret (Union des bibliophiles taurins de France, 1993. In-8 broché), il est fait mention de périodes dans l’histoire où la tradition tauromachique aurait été maintenue, mais “avec simulacre de mise à mort”. Des périodes de quelques années seulement, un simulacre vite abandonné pour revenir au schéma immuable du spectacle (avec mise à mort bien réelle, donc). Qu’est-ce qui a changé en 2019 ? Visiblement pas la corrida, dont les règles sont les mêmes depuis au moins un siècle.

Encore une fois, je réalise que c’est notre rapport à la mort qui a changé. Dans un monde où tuer un animal n’est plus vraiment chose du quotidien, où la mort est sur-représentée dans la fiction mais cachée et étouffée dans la vie réelle, est-il possible que nous ne soyons plus capables de la regarder en face ? Si oui, en tant que spectacle (du lat. spectare : voir), la tauromachie pourrait bien être la dernière scène où l’on donne à voir la mort réelle, non simulée… et sanglante, forcément.

Je repense alors à René Borrat et à son récit de la corrida de la libération. À sa voix chevrotante me racontant l’assaut des arènes, mené par des milliers de personnes avides du spectacle. Le point commun de toutes ces personnes ? Verdun. Les tranchées. Auschwitz. Birkenau. Hitler. Franco… Que pouvait bien représenter le sacrifice d’un toro bravo face à cela ? Nous sommes en 2019 et, face à la mort, un immense fossé des générations nous sépare.

Mais François, c’est de vie qu’il me parle. Il m’explique que pour lui, la mort du toro représente la victoire de l’homme sur ses peurs et sur la sauvagerie que représente la bête. Un impondérable.

Le spectacle tauromachique semble raviver chez lui des sensations qui remontent à l’enfance © Marielle Rossignol

“La corrida, ce n’est pas la beauté du geste”

Pour François, la corrida est beaucoup plus qu’un spectacle de la mort. Il m’explique que la corrida « doit faire transparaître du risque, de la peur ».

« C’est pour ça que le toro doit être craint. Il ne peut pas être un collaborateur, ça n’a pas de sens. La corrida, ce n’est pas la beauté du geste. Ni une très belle passe magnifiquement exécutée. C’est l’homme qui arrive à surmonter l’insurmontable.”

A ce stade et avec le président de l’ADAC, j’ose déposer sur la table un mot sensible : l’éthique. Il me répond :

L’éthique en tauromachie, ce n’est pas d’avoir un combat à armes égales, mais plutôt d’avoir des toros intègres, dans toute leur puissance, toute leur beauté, tout leur danger. Des toros qui ne soient pas pré-adaptés au triomphe du matador, des toros qui défendent fièrement leur peau. Et devant un torero qui s’y met, qui fait son métier sans utiliser de subterfuge pour faire croire aux gens qu’il fait bien son boulot alors qu’il triche.

Les mots de François sont indéniablement ceux de l’ADAC. C’est de cette éthique là qu’ils parlent : celle qui est liée à une tradition séculaire et ancienne dont ils sont manifestement le porte-étendard.

Je ne saurais pas vraiment dire comment cela est arrivé au cours de cette discussion, mais d’un spectacle de violence et de mort, nous sommes passés à une ode à la vie. Et c’est justement cela le grand paradoxe de la corrida : celui d’un homme qui aime la vie et la risque, hait la mort et l’affronte. Oui, mais le toro dans tout ça, il en a quoi à faire de l’éthique ?

© Marielle Rossignol
* Les coupelles tauromachiques sont une série de peintures sur céramique réalisées par Pablo Picasse sur le thème de la corrida. Grand habitué des arènes de Céret, il en a fait don à son Musée d'Art Moderne.
** Les burladeros sont des panneaus de bois situés en avant des barrières et derrière lesquels peuvent se cacher les toreros.

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