Derrière l’image #1 – Dans l’intimité du torero

Dimanche 14 juillet, 7h30 du matin. Je suis dans une chambre un peu cheap, pas très loin des arènes de Céret. L’homme sur la photo s’appelle Antonio. Il fait partie de la quadrilla du novillero Aquilino Giron. Il y a quelques mois, je l’ai approché, au culot, munie de mon meilleur mauvais espagnol. Il m’a présenté Aquilino. Je leur ai demandé de m’ouvrir les portes d’un des moments les plus intimes de la corrida : le rituel de l’habillage. En ce chaud matin de juillet me voici donc, circulant dans une enfilade de chambres mises à dispostion par le lycée professionnel de la ville pour l’occasion. Ici, toute l’équipe se prépare : apoderados, novillero, picadores…

Si l’ambiance est plutôt détendue, j’ai beaucoup de mal à me sentir à ma place dans ce monde entièrement masculin. Dans quelques heures, ils vont tous affronter la mort. Et moi, je ne sais pas comment me faire oublier dans cette chambre exigue où je suis forcément au milieu du passage. J’imaginais ce moment à la hauteur de l’habit de lumière que ces hommes s’apprêtent à enfiler : hôtel de luxe, parquets et lustres, et pourquoi pas un peu d’art déco. La réalité est plutôt peuplée de lits superposés, de chaises en plastique et de carrelage des années 70.

On me demande de sortir de la chambre. C’est le moment où les toreros se dénudent pour enfiler leur habit de lumière. Me voici dans la chambre annexe avec Antonio. Il sort de la douche et, assis sur une chaise, commence à s’amuser de l’appareil : il prend la pose, croise les jambes d’un côté, puis de l’autre, joue avec les objets autour de lui. Ce moment, j’ai choisi de le capturer comme cela. Coiffer la montera est un des tout derniers gestes de ce long rituel. Mais ici, le rituel n’a même pas commencé. L’homme est presque nu. Sans artifices. Au lieu de l’habit de lumière, une simple serviette. Au lieu des ballerines, de larges tongues. Et à côté de lui, comme pour l’accompagner, la Macarena, la vierge qui protège les toreros.

Cette image est pour moi particulièrement représentative de la tauromachie et de ses grands paradoxes : tradition et modernité, religion et fête populaire, faste de l’habit de lumière et précarité des carrières, spectacle et réalité… De toutes celles que j’ai prises ce matin là, elle représente celle qui dévoile le plus l’homme derrière le tueur de toros.

Céret, juillet 2019

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